La question de la formation que reçoivent les infirmières et les infirmiers préoccupe un grand nombre de personnes. Au premier plan, les patients, leurs familles, les professionnels et les gestionnaires de la santé souhaitent recevoir ou donner des soins de qualité. Également, les responsables des appareils gouvernementaux des pays misent sur les infirmières et les infirmiers pour le fonctionnement optimal de leurs systèmes de santé respectifs. C’est pourquoi, au regard de la complexification des besoins de santé et des systèmes de santé, plusieurs instances, dont le SIDIIEF, ont pris position pour la formation universitaire des infirmières et infirmiers.

Dans son mémoire sur la formation universitaire, qui a donné lieu à la Déclaration de Genève en 2012 en faveur de la formation universitaire, le Secrétariat des infirmières et des infirmiers de l’espace francophone (SIDIIEF) interpellait les gouvernements du monde francophone. Il leur recommandait :

  •  D’instaurer un système d’enseignement universitaire couvrant les 1er, 2e et 3e cycles d’études en sciences infirmières;
  • De statuer sur le niveau universitaire de bachelier/bachelor ou de licence en sciences infirmières comme condition d’entrée à la profession infirmière;
  • D’inviter l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) à soutenir prioritairement les pays d’Afrique par des mécanismes de coopération institutionnelle, nationale, intra et interrégionale, visant à mettre en place la formation universitaire en sciences infirmières.

Six ans après, lentement mais sûrement

Le Conseil consultatif sur la formation infirmière du SIDIIEF s’est penché sur l’État de la formation infirmière dans différents pays francophones, six ans après la Déclaration de Genève de 2012. Il vient ainsi de publier son étude (SIDIIEF, 2019) examinant les données des 14 pays qui ont complété une fiche d’information, parmi les 34 pays membres du SIDIIEF :

  • Afrique : Burkina Faso, Cameroun, Côte d’Ivoire, Gabon, Maroc, Sénégal et Tunisie
  • Amérique : Canada-Québec1 et Canada-autres programmes francophones
  • Europe : Belgique, France, Luxembourg, Roumanie, Suisse romande
  • Moyen-Orient : Liban

Il ressort que l’instauration d’un système d’enseignement universitaire couvrant les trois cycles d’études en sciences infirmières se réalise lentement. Il ressort également que des études en Europe (Aiken et al., 2014) et au Québec (Centre de formation et d’expertise en recherche en administration des services infirmiers [FERASI], 2013) vont dans le sens des recommandations de la Déclaration de Genève. De plus, des documents et énoncés de position de leaders infirmiers en Afrique (Organisation Ouest Africaine de la Santé [OOAS], 2014) et en Europe (Comité d’entente des formations infirmières et cadres [Céfiec], 2017; Haute École Spécialisée de Suisse occidentale [HES-SO], 2018) soutiennent ces recommandations.

Cycle par cycle, où en est-on ?

La plus importante avancée depuis 2012 au regard de la formation de l’infirmière soignante a été rapportée en France ainsi que dans quatre des pays du continent africain, où le grade de licence devient à présent la norme de diplomation initiale. Il s’agit d’un pas dans le sens de la Déclaration de Genève pour l’entrée dans la pratique infirmière, mais il reste beaucoup à faire pour consolider ces formations et pour faire le pas universitaire dans d’autres pays. En effet, il existe toujours deux niveaux de formation initiale (l’un universitaire et l’autre, non) en Belgique, au Canada-Québec et au Liban. Ce fait indique le difficile passage de la formation des futures infirmières soignantes de la francophonie, vers le 1er cycle universitaire selon la 2e recommandation du SIDIIEF. Pourtant, des études (Aiken et al., 2014; FERASI, 2013) rapportent qu’un niveau plus élevé de formation des infirmières peut servir de levier dans l’amélioration de la santé et des systèmes de santé.

Par ailleurs, l’évolution la plus marquée dans la formation infirmière au cours des dernières années est celle des programmes de 2e cycle universitaire, qui préparent à une pratique infirmière avancée. Au total, neuf des 14 pays, dont quatre pays africains, offrent déjà un programme de 2e cycle en sciences infirmières. De plus, grâce à la création de masters en pratique infirmière avancée en France dans diverses spécialités professionnelles, la pratique infirmière avancée commence à s’y déployer. L’étude réalisée par Morin (2018) pour le SIDIIEF indique que la pratique infirmière avancée s’exerce dans deux rôles principaux : celui d’infirmière clinicienne de pratique avancée et celui d’infirmière praticienne. Il sera intéressant d’observer si les pays francophones déploient effectivement ces deux rôles.

En ce qui a trait à la formation de 3e cycle qui prépare des chefs de file scientifiques dans leur discipline (Pepin et al., 2015), la situation a évolué plus lentement, et ce, à juste titre. Le Canada et la Suisse romande offraient déjà en 2012 un programme de doctorat en sciences infirmières (Ph. D.). En Belgique, et possiblement dans d’autres pays, un doctorat en santé publique (Ph. D.) est ouvert aux infirmières qui se qualifient. Par ailleurs, les leaders infirmiers du Burkina Faso, de la France et du Liban s’affairent à planifier un programme de doctorat en sciences infirmières. De plus, il a été souligné qu’il est essentiel de fonder ces programmes sur le champ de recherche spécifique de leur discipline et de renforcer les capacités des ressources professorales à mener des recherches et à encadrer des thèses doctorales en sciences infirmières.

Il est intéressant de noter que de nouvelles revues scientifiques, qui publient en français ou en français et en anglais, ont vu le jour au cours des dernières années. Parmi celles-là, les revues Avancées en formation infirmière, Revue francophone internationale de recherche infirmière, Science infirmière et pratiques en santé se sont ajoutées à d’autres comme Recherche en soins infirmiers. Ainsi, les infirmières de la francophonie contribuent au développement et à la diffusion de connaissances dans leur discipline, de manière soutenue, justifiant de telles revues scientifiques francophones ou bilingues.

Au regard de la troisième recommandation du SIDIIEF de 2012, diverses initiatives sont en cours pour le rehaussement de la formation des infirmières et des autres professionnels de la santé en Afrique francophone. Ces initiatives sont encouragées par l’OOAS (2014) qui souhaite une harmonisation de la formation infirmière par la filière Licence Maîtrise Doctorat [LMD] et qui propose un cadre de référence pour les programmes de Licence. Cette volonté de réforme en formation infirmière est réalisée de façon concertée avec le Réseau pour l’excellence de l’enseignement supérieur en Afrique de l’Ouest (REESAO) et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Le partenariat avec des organisations nationales et internationales, telle que l’Agence universitaire de la francophonie (AUF), vise à préparer les infirmières et les sages-femmes à répondre aux défis actuels de santé des populations.

Répondre aux enjeux de santé actuels

Les enjeux de la formation que reçoivent les infirmières et les infirmiers dans le monde francophone sont nombreux. Ainsi, le rapport (SIDIIEF, 2019) souligne qu’un important écart en matière de formation infirmière, à la défaveur des pays francophones, continue de persister. Des ressources humaines et financières seront nécessaires pour que l’écart se rétrécisse et que la formation soit offerte aux nouvelles infirmières et aux nouveaux infirmiers, à la hauteur des exigences de leur profession et des enjeux émergents.

Des organismes internationaux (Organisation mondiale de la santé [OMS], Conseil international des infirmières [CII], SIDIIEF) interpellent à nouveau les gouvernements afin qu’ils investissent dans les personnels de la santé, notamment les infirmières et infirmiers, s’ils souhaitent atteindre les objectifs du développement durable en santé pour 2030. Ils soulignent la contribution centrale des infirmières à la bonne santé des personnes, ce qui permet également d’importantes économies pour les pays.

Pour les patients et leurs familles, les enjeux de sécurité et de qualité des soins reçus à tout âge de la vie sont cruciaux. Pour les professionnels et les gestionnaires de la santé, les enjeux de collaboration interprofessionnelle et de fonctionnement optimal du système de santé ressortent. Pour le système d’enseignement universitaire, l’enjeu central est celui de la création et du maintien de programmes de sciences infirmières de qualité au moins équivalente à celle des programmes des autres disciplines et à celle des programmes de sciences infirmières ailleurs dans le monde. En ce sens, une concertation internationale et intersectorielle est indispensable pour instaurer, développer et soutenir la formation universitaire des infirmières et infirmiers francophones.

 

  • Aiken, L. H., Sloane, D. M., Bruyneel, L., Van den Heede, K., Griffiths, P., Busse, R., …et McHugh, M. D. (2014). Nurse staffing and education and hospital mortality in nine European countries: a retrospective observational study. The Lancet, 383(9931), 1824-1830. Doi https://doi.org/10.1016/S0140-6736(13)62631-8 
  • Centre FERASI (2013). Aligner la formation initiale des infirmières aux besoins de santé et de soins de la population québécoise et aux défis du système de santé – une étude comparative. Rapport sommaire, volets1, 2 et 3). Montréal, Québec : Auteurs. 
  • Comité d’entente des formations infirmières et cadres [Céfiec] (2017). L’intégration des formations en santé à l’université. Les 11 propositions du CéfiecParis, France : Auteurs. 
  • Haute École Spécialisée de Suisse occidentale [HES-SO] (2018). Profil de qualifications des formations en soins infirmiers. Prise de position des Hautes Écoles du domaine santé de la HES-SO. Lausanne, Suisse : Auteurs. 
  • Morin, D. (2018). La pratique infirmière avancée : vers un consensus au sein de la francophonie. Étude réalisée pour le Secrétariat international des infirmières et infirmiers de l’espace francophone (SIDIIEF). Montréal, Québec : SIDIIEF. 
  • Organisation Ouest Africaine de la Santé [OOAS] (2014). Curriculum de formation harmonisé des infirmières et sages-femmes des pays membres de la CEDEAO : Licence en sciences infirmières et obstétricales. Repéré à http://www.wahooas.org/IMG/pdf/Curriculum_Harmonise_ de_Formation_des_Infirmiers_et_Sage-Femmes.pdf  
  • Pepin, J., Larue, C., Allard, É., et Ha, L. (2015). La discipline infirmière : une contribution décisive aux enjeux de santé. Étude réalisée pour le Secrétariat international des infirmières et infirmiers de l’espace francophone (SIDIIEF) par le Centre d’innovation en formation infirmière (CIFI), FSI, Université de Montréal. Montréal, Québec : SIDIIEF 
  • SIDIIEF (2019). L’état de la formation dans différents pays francophones2018. Étude réalisée par le Centre d’innovation en formation infirmière (CIFI), FSI, U. de M., sous la direction de Jacinthe Pepin. Montréal (QC) : Auteurs. 
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