Article publié le : 16 mars 2021

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a désigné l’année 2020 Année internationale de l’infirmière et de la sage-femme en l’honneur du 200e anniversaire de la naissance de Florence Nightingale. Lors de son allocution à ce sujet, Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS, a affirmé que les infirmières et les sages-femmes sont inestimables pour la santé des personnes, partout dans le monde. Sans infirmières et sages-femmes, nous n’atteindrons pas les Objectifs de développement durable ni la couverture sanitaire universelle. […][1]. L’OMS a alors invité les décideurs à investir dans les soins infirmiers, afin de renforcer l’influence et le leadership de ce groupe de professionnels, et de leur accorder plus d’attention en vue de l’amélioration des services de santé. L’année 2020, bousculée par une crise sanitaire hors norme, devait être une occasion unique de nous mobiliser, de mettre en lumière la contribution de la profession infirmière à la santé mondiale et d’espérer une reconnaissance de cette contribution à sa juste valeur.

L’expertise infirmière, en première ligne… des compressions budgétaires

Les soins infirmiers constituent la base de l’offre de soins de santé partout dans le monde. Nos soins et nos interventions ont un impact indéniable sur les résultats de santé des patients. C’est pourquoi les directions de soins infirmiers se voient souvent confier la gestion de la qualité et le suivi des statistiques d’événements indésirables. Des efforts considérables sont consacrés à la sécurité des patients par les directions de soins infirmiers. Toutefois, les décisions administratives touchant l’allocation des ressources viennent parfois affecter la capacité des infirmières et des infirmiers à respecter les normes de soins.

Force est de constater que, quel que soit le mode de financement des soins, la contribution des infirmières à l’activité de soins et des services est encore trop souvent considérée par les décideurs comme une dépense à contrôler qu’un réel investissement. De ce fait, lorsqu’il est question de stabiliser ou de réduire les dépenses en santé, c’est le personnel en soins infirmiers qui en fait les frais.

Les dernières décennies de contraction budgétaire ont principalement touché la qualité des soins, la gestion des risques et la sécurité des patients. Toutes les fonctions touchant le soutien aux équipes sur les unités de soins ont été soit diminuées, soit carrément abolies. De même, celles couvrant l’intégration du nouveau personnel de soins et la formation continue ont souvent été réduites à leur plus simple expression. Quant aux fonctions plus spécifiquement dédiées à la qualité des soins et à la sécurité des patients (prévention et contrôle des infections, soins avancés en prévention et soins des plaies, prévention des chutes, etc.), elles se sont retrouvées diluées parmi d’autres ou carrément déplacées vers les infirmières soignantes, que ces dernières aient ou non les connaissances et l’expertise nécessaires pour les actualiser dans leur pratique quotidienne et, surtout, sans ajout de ressources.

Plus inquiétantes encore sont la non-reconnaissance, la diminution des postes et la déclassification des infirmières formées à la maîtrise ou en pratique avancée. Ces professionnelles servent pourtant d’assise aux soins infirmiers au sein d’une organisation qui parle d’excellence : excellence en soins infirmiers, mais aussi en réorganisation des soins vers les nouvelles pratiques, en développement des programmes de soins pour les clientèles prioritaires ou en gestion de projets novateurs en soins infirmiers. Ces infirmières sont au cœur du suivi des indicateurs de qualité des soins, de la gestion des risques et de la sécurité des patients. N’oublions surtout pas que, selon l’OMS[2], un patient sur dix en milieu de soins serait victime d’événements indésirables reliés à la qualité des soins et à la sécurité des patients.

Au Québec (Canada), nous avons assisté, au cours des dernières années, à la diminution drastique des gestionnaires de proximité, tout particulièrement en soins infirmiers, ce qui a affaibli, de façon importante, la voix et l’influence de ces derniers. Ces éléments privent beaucoup d’organisations de connaissances, de compétences et d’expertise en matière de qualité des soins et sécurité des patients. Ceci est d’autant plus flagrant lors de la prise de décision concernant les soins et services requis par les diverses clientèles, dont les infirmières ont la responsabilité populationnelle.

Choisir la performance financière à tout prix, en lieu et place de la performance clinique reliée à la qualité des soins et à la sécurité des patients, se révèle être une difficulté majeure si l’on n’arrive pas à établir, dans l’organisation, le coût de la non-qualité des actes posés et des services rendus.

La crise sanitaire mondiale a permis de reconnaître au quotidien, l’apport des infirmières et autres personnels soignants aux systèmes de santé. Toutefois, la valorisation réelle de leur contribution tarde à se faire sentir. Au-delà de leur appellation d’« anges gardiens », puissions-nous nous servir de cette crise pour redéfinir leur impact dans leur propre système de santé. Et, tout en étant conscients de leurs qualités d’humanisme et d’empathie, puissions-nous reconnaître leur valeur en matière de connaissances, de compétence et d’expertise. Pour ce faire, et en me basant sur ma longue expérience à titre d’infirmière et aujourd’hui comme présidente du conseil d’administration d’un établissement de santé québécois, il est essentiel, pour nous faire entendre, d’adopter toutes et tous une posture encore plus affirmée de notre leadership clinique.

Comment, dès lors, assoir cette posture ?

 

 

Apprendre, se développer, investir dans sa formation — un élément clé de reconnaissance professionnelle

Tout commence par soi. Chacun est responsable de son propre développement et choisit la façon dont il se positionne pour arriver à ses objectifs de vie. En tant qu’individu, il est important de se développer de façon positive et de s’investir dans des relations interpersonnelles saines. À nous de déterminer quelles actions entreprendre pour devenir la personne souhaitée et la professionnelle désirée.

Pour ce faire, il faut œuvrer à s’améliorer en ce qui touche :

  • l’authenticité, car il faut être au plus près de soi et de ses valeurs pour pouvoir les communiquer;
  • la réceptivité aux autres, particulièrement dans une fonction d’aide et de service
  • la cohérence entre notre être, nos pensées, nos actes et nos paroles;
  • la reconnaissance envers ce que les autres nous apportent;
  • l’honnêteté et l’humilité de savoir dire « je ne sais pas »;
  • l’humanité de travailler à un monde meilleur à travers les soins et services rendus.

De plus, être infirmière, c’est choisir une profession d’engagement à contribuer au mieux-être des personnes et de la société. Ce métier exige d’acquérir des connaissances, des compétences et de l’expertise. Il nécessite de prendre la responsabilité de son propre développement et de ses actes. Intégrer cette profession, c’est se rendre compte rapidement que la formation sera continue et la recherche de nouvelles connaissances constantes. Il faut rapidement adopter un langage professionnel pour participer aux discussions interprofessionnelles nécessaires au mieux-être des patients. Cette profession exige de développer une identité professionnelle claire, forte et affirmée, dans le respect des autres professionnels.

S’investir dans sa formation suppose d’aller chercher les connaissances nécessaires pour développer des compétences solides relatives à sa pratique clinique et, bien souvent, de choisir un domaine d’expertise particulier et le rendre accessible aux autres. Cette démarche permet d’améliorer la qualité des soins et la sécurité des patients. Elle facilite généralement l’intégration à l’équipe disciplinaire de façon légitime et reconnue par les autres professionnels afin d’y représenter non seulement l’excellence des soins rendus par le personnel infirmier, mais surtout la voix des patients et de leur famille en l’absence de ces derniers.

 

Infirmière, une profession exigeante

En sa qualité de soignante et de coordinatrice de l’équipe de soins au sein des unités, l’infirmière doit développer un leadership clinique fort pour répondre aux multiples attentes. Ce leadership clinique repose sur des ressources personnelles et une identité professionnelle infirmière qu’elle peut décliner selon les responsabilités qui lui sont confiées. Cela exige également un bagage important de connaissances, d’expérience et d’expertise lui permettant de développer son autonomie professionnelle et sa compétence, tout en lui assurant la légitimité et l’autorité pour exercer les activités qui lui sont réservées.

Être infirmière implique de développer des habiletés de coaching et de mentorat, afin de soutenir le développement des membres de son équipe, ainsi que d’assurer une prise en charge efficace et efficiente de son équipe, tout en reconnaissant l’apport spécifique que chacun y apporte.

Être un leader clinique demande de créer des relations interpersonnelles faites de confiance, de respect des autres et d’une culture centrée sur les besoins de la clientèle, la qualité des soins et la sécurité des patients. L’infirmière doit s’assurer de mettre en place une coordination des soins et services qui réponde aux besoins des patients dont elle a la responsabilité, tout en maintenant un continuum de soins évitant les bris de services.

Un tel leader doit aussi démontrer de la bienveillance envers les patients, les familles, les communautés, ainsi qu’envers les membres de l’équipe de soins.

En somme, pour obtenir une reconnaissance à la juste valeur de son expertise professionnelle, l’infirmière ou l’infirmier doit oser l’engagement, la prise de risque et la prise de parole. Elle doit également pousser son audace jusqu’à investir, autant que possible, les lieux de pouvoir et d’influence des organisations afin de faire entendre la voix des infirmières.

 

Les compétences attendues des infirmières gestionnaires

Devenir infirmière gestionnaire de haut niveau exige, en plus des caractéristiques déjà mentionnées, certaines spécificités non négligeables. Les directrices des soins infirmiers (DSI), souvent responsables de la qualité des soins et de la sécurité des patients, sont très souvent tributaires des décisions administratives de niveau supérieur touchant l’allocation des ressources qui viennent affecter la capacité à respecter les normes établies en qualité des soins et en sécurité des patients, notamment en matière de surveillance des patients.

Les directrices de soins infirmiers, en plus d’être au cœur des discussions liées à la qualité et à la sécurité des patients dans leur organisation, doivent donc impérativement participer aux décisions prises à cet effet. La complexité croissante des systèmes de santé, les modifications constantes que subit l’organisation des soins et des services, l’incertitude et l’imprévisibilité du contexte actuel ajoutent aux exigences du rôle de directrice de soins. Cette dernière doit être en mesure de cerner les besoins, quantifier, développer et évaluer les soins pour assurer des soins de haute qualité.

Dès lors, il est essentiel, pour une directrice de soins, de parfaire ses connaissances dans certaines disciplines complémentaires pertinentes, notamment en statistiques, en administration, en économie, et ce, afin de mieux lire l’environnement de l’organisation et du système de santé, proposer des solutions innovantes et participer au changement.

Elle doit également :

  • déterminer, à partir des clientèles à desservir, les meilleures pratiques à privilégier, les programmes de soins à renforcer, les innovations cliniques à soutenir, les projets de soins à encourager, de même que les ressources à rendre disponibles pour y arriver;
  • transmettre une vision commune des soins et accompagner la réflexion de l’équipe sur les meilleures ressources humaines et matérielles à mettre en place afin de soutenir les diverses initiatives;
  • proposer l’interdisciplinarité pour les projets qui la nécessitent, et ce, pour l’ensemble de l’organisation;
  • prendre la parole lorsque des enjeux de qualité des soins et services et de sécurité des patients sont saisis au sein de l’organisation et que des décisions sont à prendre;
  • redévelopper un réseau de contacts fort de leaders infirmières afin de porter la voix et les préoccupations relatives aux soins infirmiers, et ce, au plus haut niveau politique, dans le but ultime d’influencer les politiques relatives aux soins et services et au système de santé;
  • saisir les opportunités offertes par l’organisation, ainsi que les instances administratives et politiques stimulant le développement personnel et professionnel, ceci assurant d’élargir sa zone d’influence et sa contribution au renouvellement des divers systèmes de santé;
  • se donner une voix à l’extérieur des organisations formelles permettant ainsi de redéployer l’influence des soins infirmiers dans la sphère publique, de participer activement aux discussions avec les collègues et de soutenir les autres directrices de soins à travers plusieurs organisations non seulement locales, mais aussi régionales, nationales et internationales.

 

Et maintenant…

Les temps sont agités! Les soins de santé sont en perpétuel changement. Toutefois, les soins infirmiers demeurent la base de l’offre de soins dans tous les pays du monde. L’influence et le leadership infirmier dépassent la profession elle-même et se font sentir dans l’avenir des systèmes de santé. Par la complexité des soins et la diversité du travail des infirmières et infirmiers, le rôle infirmier, quel que soit le niveau hiérarchique, est et restera des plus exigeants.

Cependant, la difficulté de nombreuses infirmières à s’engager plus avant dans le développement et l’utilisation de la science, dans la recherche de solutions aux différentes situations rencontrées et dans l’intégration des lieux de concertation et de pouvoir contribuent, de façon certaine, à « déconsidérer » leur apport réel à l’ensemble des soins et des systèmes de santé.

Nous avons choisi la profession infirmière parce que nous savons que ce travail a un sens et que notre contribution est importante et utile pour les gens, pour le système de santé et pour le monde. On dit qu’il faut battre le fer pendant qu’il est chaud : saisissons donc l’occasion du bilan de cette année internationale de l’infirmière et de la sage-femme pour mieux faire connaitre l’expertise infirmière. Osons prendre notre place sans plus attendre.

[1] https://www.espaceinfirmier.fr/actualites/190527-2020-annee-des-infirmieres-et-des-sage-femmes.html

[2] https://www.who.int/features/factfiles/patient_safety/fr/