Article publié le : 10 juin 2020

La face cachée de la pandémie

Depuis plusieurs mois, les systèmes de santé sont sous haute tension. Si le déconfinement progressif est une nouvelle encourageante, car il est le signe d’un contrôle sur la pandémie, cette dernière n’est néanmoins pas pour autant terminée. L’impact de la pandémie sur l’ensemble de nos sociétés est considérable – changements importants dans la vie quotidienne, impacts sur les systèmes de santé, sur l’éducation et sur l’activité économique – et nous commençons à peine à en prendre la pleine mesure. Telle la vague qui se retire, le déconfinement laisse cependant émerger différents problèmes sociaux et médicaux que la crise avait masqués: aggravation de la violence conjugale, augmentation des excisions dans certains pays, complications des conditions de santé des personnes atteintes de maladies chroniques, retards dans les chirurgies et les traitements de certains cancers menaçant la survie des patients à plus long terme. Sans compter les questions d’ordre éthique liées aux applications de traçage et à la course folle pour être le premier à trouver un traitement ou un vaccin pour vaincre la Covid-19.

Couper dans l’expertise infirmière – chronique d’une catastrophe annoncée

La crise sanitaire a réveillé les débats. Les différents enjeux soulevés ne peuvent plus souffrir d’être relayés aux calendes grecques, nous sommes donc conviés collectivement à penser la vie post-crise.

L’année 2020 a été désignée Année internationale de l’infirmière et de la sage-femme. Pour cette occasion, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a publié un rapport intitulé: La situation du personnel infirmier dans le monde (2020). Ce rapport rappelle que les infirmières et infirmiers, représentant le plus grand nombre de professionnels au service de la santé des populations, assurent un rôle essentiel en prodiguant des soins indispensables en toute circonstance. Dans ce contexte, l‘OMS en appelle aux décideurs pour renforcer l’influence et le leadership du personnel infirmier, et d’y prêter plus d’attention afin que les services de santé s’améliorent.

Forts de cette recommandation, les infirmières et les infirmiers sont donc sollicités pour prendre part aux grandes discussions qui concernent les soins de santé. En d’autres mots, nous ne devons pas attendre d’être invités dans les cercles de prises de décisions, mais bien faire entendre notre voix et prendre pleinement la place qui nous revient dans les débats. Les décideurs sont à la recherche des meilleures recommandations sur lesquelles appuyer leurs décisions quant à l’amélioration des soins de santé, notamment en ce qui concerne l’expertise clé qu’est la prévention et le contrôle des infections.

Déjà, l’émergence de nouveaux risques infectieux des dernières années (SRAS, Ébola, grippe aviaire, grippe-H1N1, maladies à prion, bactéries multi-résistantes, etc.) et leur gestion difficile au niveau mondial avaient créé une onde de choc, forçant une prise de conscience aiguë des lacunes et de l’impact sur la sécurité des soins offerts aux patients. Dès 2011, le SIDIIEF s’était d’ailleurs prononcé sur l’importance du rôle des infirmières et infirmiers en prévention et contrôle des infections, dans une prise de position intitulée Vers une culture de prévention et de contrôle des infections: une responsabilité infirmière. Cette position est à réaffirmer fortement, en regard des premiers bilans de la gestion de la pandémie.

En effet, plusieurs systèmes de santé, en dépit d’avertissements réitérés, ont baissé leur garde une fois ces crises passées et ont désinvesti dans les programmes de prévention en abolissant notamment des postes d’infirmières hygiénistes y voyant là une dépense onéreuse dans un contexte de restriction budgétaire.

La crise due au coronavirus force ces mêmes systèmes à (re)développer des politiques d’amélioration de la qualité de soins ainsi que des programmes de surveillance des risques infectieux identifiés. Une réorganisation des procédures de sécurité systématique est nécessaire pour assurer la sécurité des patients.

Lors des Grandes discussions du SIDIIEF, un panel de directeur(trice)s de soins infirmiers (DSI) nous a rappelé que les infirmières et les infirmiers ont joué un rôle central dans la gestion de la crise. Notamment, l’expertise des infirmières et infirmiers spécialistes en prévention et contrôle des infections (que l’on nomme, selon les milieux, infirmière clinicienne spécialisée en PCI, infirmière en hygiène hospitalière, hygiéniste, infirmier-ère spécialiste ou Expert-e en Prévention des Infections Associées aux Soins (EPIAS)) a été essentielle pour contenir la propagation de la COVID-19 entre les patients et entre les membres d’une même famille, mais aussi entre les travailleurs dans leur établissement de santé. Les hôpitaux ont pu s’appuyer sur leur expertise et leur leadership clinique pour gérer la crise et réorganiser les soins. Ceux qui ont entretenu une culture forte de prévention et contrôle des infections semblent avoir été mieux outillés pour répondre à la crise. Par exemple, la Guinée a ainsi pris appui sur son expérience de la gestion du virus Ebola pour répondre rapidement et contenir la pandémie de coronavirus. Il est donc essentiel de maintenir cette expertise en place tant pour gérer les épidémies que le quotidien des soins.

Si les hôpitaux étaient de leur côté bien préparés pour affronter la pandémie, les centres d’hébergement (CHSLD, EHPAD, EMS) ont quant à eux été les grands oubliés. Sans leadership clinique dans ces lieux, les stratégies de prévention et de contrôle des infections ont tardé à se mettre en place. Et ce délai a eu des conséquences désastreuses. Déjà, ces établissements souffraient d’un manque important de personnel pour voir aux soins de vie de base. Il y avait peu, voire pas d’infirmière en prévention et contrôle des infections. De ce fait, le personnel surchargé et parfois insuffisamment formé dans ce domaine est devenu un vecteur de transmission, une des causes retenues pour expliquer la flambée épidémique dans ces centres.

Le 15 mai dernier, le premier ministre du Québec, François Legault, a reconnu qu’il y avait des lacunes importantes dans les centres d’hébergement pour personnes âgées, où il n’y avait plus de gestionnaire responsable pour encadrer les soins. En regard de l’expérience actuelle de la pandémie, il a reconnu l’importance des équipes en prévention et contrôle des infections dans tous les établissements de soins.

Prévention et contrôle des infections – une compétence infirmière à (ré)affirmer

«Le rôle de l’infirmière ou de l’infirmier spécialiste en prévention et contrôle des infections (PCI) dans le contexte actuel de pandémie est primordial. Ces professionnels sont les yeux et les oreilles du système de santé et aident les dirigeants à prendre des décisions difficiles dans cette période de grande incertitude.»

Laurence Bernard professeure agrégée à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal

Les infirmières et les infirmiers ont contribué, de manière significative et tangible, à la gestion et au contrôle des infections. En tant que groupe de professionnels de la santé le plus imposant au monde et, de par son rôle de proximité avec les patients, les infirmières et les infirmiers sont quotidiennement confrontés à cet énorme défi qu’est la prévention et le contrôle des infections. Leur omniprésence et leurs compétences en la matière en font des professionnels incontournables. Ils sont capables d’identifier le niveau de risques infectieux liés aux soins, à l’environnement et aux personnes, et sont aussi capables d’agir, de planifier et de déterminer les actions pertinentes à prendre. La santé et la sécurité de leurs patients se jouent dans tous les aspects des soins qui leur sont prodigués. «Si les infirmières et infirmiers arrêtent de soigner, il n’y a plus de système de santé.» Laurence Bernard.

Tous les pays entreprennent des démarches de déconfinement progressif. Les systèmes de santé s’y préparent avec courage et avec l’anticipation d’une deuxième vague. Le succès de cette nouvelle étape passera sans contredit par la prévention et le contrôle des infections. «C’est un travail d’équipe qui implique plusieurs milieux dont les spécialistes en PCI qui doivent identifier les risques dans leur milieu, émettre des scénarios d’atténuation de ces risques et les communiquer aux gestionnaires pour les aider dans cette prise de décision.»

Des pandémies comme celle de la COVID-19, nous en vivrons d’autres et plus souvent encore. De ce fait, la prévention et le contrôle des infections doivent demeurer une priorité dans la formation et dans l’allocation des ressources humaines, matérielles et financières, tant sur le plan local, régional que national et même international.

Dans le domaine de la gestion des risques infectieux, les infirmières et les infirmiers possèdent un savoir et des compétences spécifiques. Tout le corps infirmier, au sein de tous les milieux, doit faire preuve d’un grand leadership dans la lutte contre les infections en mettant à profit son savoir, ses habiletés, son jugement clinique, ses attitudes et comportements pour agir immédiatement et initier les mesures appropriées de prévention et de contrôle des infections. De plus, les infirmières et les infirmiers qui détiennent une expertise avancée dans la gestion des risques infectieux doivent également exercer un leadership fort et prendre la place qui leur revient. Des pratiques infirmières exemplaires reconnues efficaces par la communauté scientifique pour prévenir et contrôler les infections doivent être mises de l’avant.

Saisissons la balle au bond et imposons le leadership clinique infirmier en prévention et contrôle des infections

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