Article publié le : 12 mai 2021

 

Notre profession est encore trop sous-estimée

Les infirmières et les infirmiers ont perpétuellement réinventé leurs soins pour répondre, avec compétence, aux besoins évolutifs des patients, des familles et des communautés, et ce, quels que soient l’environnement dans lequel ils exercent, la société dans laquelle ils évoluent, le système de santé ou l’état des connaissances. Ils répondent donc à l’évolution constante du contexte de soins. Ce sont des professionnels expérimentés dans les soins curatifs, ainsi que dans un déploiement de soins de santé primaire, dans les suivis de maladies chroniques ou dans un contexte de santé publique qui englobe la prévention, la promotion et l’éducation thérapeutique. La recherche en sciences infirmières qui soutient cette profession permet de remettre en question les pratiques et d’évaluer les résultats de soins basés sur des évidences scientifiques. La profession infirmière est donc un lieu d’évolution, soutenu par une culture de l’innovation constante.

En effet, les innovations infirmières sont légion. Pensons au suivi systématique de clientèle, développé dans les années 1990, en réponse au virage ambulatoire. Les infirmières et les infirmiers ont alors proposé un modèle d’organisation clinique permettant d’assurer les meilleurs soins dans un temps donné avec, à l’issue, une évaluation des résultats. Des rôles d’infirmière pivot ou de coordonnatrice de soins auprès de clientèle en cancérologie ont également été implantés dans plusieurs pays pour assurer la cohérence et la continuité des soins. Aujourd’hui émerge la notion d’infirmière en pratique avancée, où des rôles d’infirmières praticiennes se développent afin d’assurer un accès et une prise en charge compétente des patients.

Depuis le début de la pandémie, la profession joue un rôle central dans la gestion de la crise sanitaire. Les infirmières et les infirmiers ont joué un rôle déterminant en prodiguant des soins sécuritaires dans des conditions parfois très difficiles: heures supplémentaires, impossibilité de prendre des vacances, manque de matériel de protection, accompagnement des personnes mourantes et isolées de leur famille. Par exemple, les spécialistes infirmiers en prévention et contrôle des infections ont indubitablement été essentiels pour contenir les multiples vagues. Les hôpitaux ont pu s’appuyer sur leur expertise et leur leadership clinique pour gérer la crise et réorganiser les soins. De plus, des équipes infirmières assument actuellement un leadership clinique majeur dans la campagne mondiale de vaccination.

Omniprésents autant qu’indispensables, infirmières et infirmiers influencent la performance du système de soins et l’efficacité des politiques de santé publique. Soyons clairs: aucun système de santé ne peut fonctionner sans les infirmières et les infirmiers.
Ces professionnels assurent, beau temps, mauvais temps, 24 h sur 24, 365 jours par année, la lourde responsabilité des soins aux patients dans tous les milieux de soins. Si, demain, ils se mettaient en grève ou tombaient simultanément d’épuisement, c’est tout le système de santé qui serait paralysé.

Pourquoi, dès lors, cette expertise infirmière, présente dans tous les pays et à toutes les étapes de nos vies, est encore, en 2021, aussi méconnue? Paradoxalement à leur implication et leur savoir, les infirmières et les infirmiers souffrent au quotidien de la dévalorisation de leur expertise soignante. Le rôle infirmier, sous-estimé, demeure assujetti à la profession médicale et le statut de professionnel lui est encore trop souvent refusé.

 

Nous ne sommes pas interchangeables

Le processus d’affirmation professionnelle des infirmières et des infirmiers, et la reconnaissance de leur statut professionnel est un long chemin, entrepris depuis de nombreuses années, et le parcours est encore loin d’être terminé.

Pour les décideurs, les infirmières et les infirmiers sont un élément du système: utiles, certes, mais interchangeables. Lorsqu’il est question de pénurie infirmière, on se préoccupe davantage du nombre de places à combler que des compétences recherchées dans différents domaines cliniques. Maîtrisant mal l’apport spécifique de la profession infirmière et les exigences du soin, les décideurs répondent au problème de pénurie en substituant du personnel souvent sous-qualifié aux infirmières ou sans tenir compte des domaines d’expertise. Preuve à l’appui, nous avons assisté, au cours des derniers mois, à des décisions « managériales » plutôt incohérentes en termes de sécurité des patients. Ainsi, pour contrer la pénurie de main-d’œuvre infirmière, plusieurs gestionnaires n’ont pas hésité à transférer des infirmières spécialisées en médecine ou en gynécologie vers les soins intensifs; des aides-soignants ont remplacé des infirmières. Certaines administrations ont même demandé aux étudiants en sciences infirmières d’écourter leur formation pour qu’ils soient disponibles plus rapidement sur le marché du travail.

Face à la flambée des cas chez les aînés, des infirmières de domaines divers ont, quant à elles, été réaffectées aux soins gériatriques. C’est encore une fois méconnaître et sous-estimer cette expertise de pointe. Les infirmières et les infirmiers en gérontologie assurent des soins complexes: la prévention des chutes, la gestion des comportements perturbateurs, le soulagement de la douleur chez des personnes non communicantes, le suivi psychologique et social, l’accompagnement à la mort, etc.

Feriez-vous construire un pont par un ingénieur nucléaire? Non. Confieriez-vous une transplantation du foie à un gynécologue? Non. Pourtant, tous sont des experts. Les expertises infirmières, elles non plus, ne sont pas interchangeables.

 

Aller au-delà de la pénurie du nombre – reconnaître le leadership clinique infirmier

Étape 1: reconnaître la formation

La plupart des pays sont confrontés à la pénurie infirmière. Et ce n’est pas un phénomène nouveau. Déjà, en 2006, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) estimait que la pénurie avait un caractère durable et qu’elle menaçait l’accès aux soins dans plusieurs pays. (Rapport sur la santé dans le monde 2006 : travailler ensemble pour la santé, Genève, OMS, 2006). Ce manque criant d’infirmières et d’infirmiers continuera de s’accentuer au cours des dix prochaines années. S’il est vrai que la pénurie de main-d’œuvre touche tous les secteurs d’emplois, il faut bien comprendre les aspects spécifiques à la profession infirmière pour proposer des solutions durables et cela va bien au-delà des conditions salariales. Défi de taille, de connaissance… et de reconnaissance, une fois de plus.

Malgré les nombreuses évidences scientifiques quant à la contribution de l’expertise infirmière à la qualité des soins et à la sécurité des patients, il est choquant de constater que l’exigence du soin soit ainsi banalisée et que la question de la spécialisation et de la formation des infirmières soit laissée à la traîne dans plusieurs pays.

La notion de pénurie est très souvent invoquée pour justifier le fait qu’il n’est pas nécessaire de rehausser la formation initiale des infirmières au niveau de la licence (baccalauréat ou bachelor). Certains pensent encore que le soin est une compétence féminine innée, qui ne nécessite pas de formation scientifique! Augmenter les exigences de formation serait, selon les tenants de cette position, imposer une barrière inutile à l’entrée. La Suisse romande a fait le pari contraire. Elle a rehaussé la formation initiale au niveau de la licence au début des années 2000. Depuis, les Hautes Écoles ont vu leur nombre d’inscriptions au programme augmenter.

« Notre expérience montre que c’est en élevant le niveau des formations que vous attirez les jeunes. À La Source, entre 2006 et 2020, nous avons triplé nos effectifs. Ces formations HES offrent de meilleures perspectives professionnelles et ces profils sont recherchés par les hôpitaux. Malheureusement, certains politiciens considèrent toujours que soigner est une compétence naturelle des femmes, donc pourquoi aller à l’université pour l’apprendre. Former à la légère est aussi une manœuvre cherchant à cantonner ce personnel dans des soins aux patients chroniques ou âgés, comme si ces soins étaient plus simples ».
Jacques Chapuis, directeur, Institut et Haute École de la Santé La Source de Lausanne (Suisse).
https://www.hrtoday.ch/fr/article/elever-le-niveau-

 

Étape 2 : reconnaître la valeur économique de cette expertise

On entend également souvent dire que, dans un contexte de finances publiques restreintes, les systèmes de santé n’ont pas les moyens de payer les salaires d’infirmières formées à l’université. Pourtant, la sécurité des patients est le paramètre le plus significatif pour soutenir l’importance de recruter des infirmières détenant un niveau licence ou un grade supérieur. « Un ratio optimal d’infirmières formées à ces niveaux d’études dans l’équipe de soins a tout le potentiel de devenir un bénéfice pour le système de santé : il contribue directement à réduire les coûts associés aux accidents et aux événements indésirables, estimés par l’OMS, à 10 % des dépenses de santé d’un pays. L’économie d’un tel montant permettrait notamment d’assurer le recrutement, la formation en cours d’emploi, la rétention de personnel qualifié et la cote de qualité des établissements de santé » SIDIIEF (2011). La formation universitaire des infirmières et infirmiers : Une réponse aux défis de santé. p.31.

L’expertise infirmière prend appui sur sa capacité de prendre des décisions éclairées par les connaissances scientifiques, d’exercer un jugement clinique sûr, de poser les actions appropriées, souvent dans un laps de temps très court, d’évaluer, d’ajuster les interventions dans un processus de collaboration interprofessionnelle et d’utilisation des technologies. C’est le savoir scientifique à la base de la pratique qui distingue l’apport infirmier à la santé des patients. Le défi pour les infirmières et les infirmiers n’est donc pas d’expliquer ce qu’ils font, mais ce qu’ils savent (Pepin. J. et coll. (2017). La pensée infirmière, 4édition).

Le champ de pratique des infirmières et des infirmiers est rigoureusement encadré par des législations et des règlements. On y trouve même une série d’activités qui leur sont encore défendues. Par exemple, certains pays tardent à faire de la vaccination un acte infirmier : un non-sens en termes d’objectif de santé publique. Au Québec (Canada), une prime de 40 000 $CA est accordée à chaque médecin qui supervise le travail d’une infirmière praticienne. De plus, les conditions de travail et la rémunération des infirmières doivent être révisées dans une perspective d’équité. Une telle attitude et un tel encadrement sont dépassés, et nuisent à la rétention et à l’attractivité de la profession auprès des jeunes qui aspirent, eux aussi, à un travail valorisant.

 

Maintenant, place à l’action

« Quand on commence à agir, l’espoir est partout. Alors au lieu d’attendre l’espoir, cherchez l’action. Et c’est seulement à ce moment que l’espoir sera là. »
Greta Thunberg, Rejoignez-nous

Alors que l’année 2020 a été consacrée année internationale des infirmières et des sages-femmes, avec l’attente d’une revalorisation de leurs savoirs et de leurs compétences, et après des mois de lutte contre le coronavirus en première ligne, les infirmières et les infirmiers en ont lourd sur le cœur, et dénoncent avec force leurs conditions d’exercice. Ils revendiquent le droit de contribuer pleinement à l’amélioration des soins et de la santé des populations par l’exercice optimal de leurs compétences, dans le respect de leur domaine de spécialité. La profession, partout, ressort de la pandémie plus mobilisée que jamais et veut faire reconnaître son leadership clinique. Au Québec (Canada) s’organisent actuellement les États généraux de la profession. En Suisse, l’initiative populaire pour des soins infirmiers forts est en cours. La France vient, quant à elle, d’annoncer l’ouverture de travaux pour actualiser le décret infirmier, une occasion unique de repositionner l’expertise infirmière au sein du système de santé français. L’avenir des soins infirmiers est en marche.

En ce 12 mai 2021, journée internationale des infirmières, exigeons de nos administrations d’optimiser nos compétences professionnelles. Partout dans le monde, la profession infirmière a la sympathie du public. Par-delà la reconnaissance de notre engagement, faisons connaître la complexité et le savoir qui président à nos actions. Et travaillons, à faire (re)connaitre toute notre plus-value.

Trouvons des stratégies de mise en valeur de nos pratiques cliniques novatrices. Faisons de notre capacité d’innovation notre cheval de bataille et notre feuille de route pour la prochaine année. Je vous invite à avoir confiance en l’avenir; c’est en nous engageant dans nos associations que nous pourrons faire grandir l’espérance pour le futur. À cet égard, le SIDIIEF vous convie au Forum virtuel sur l’avenir des soins infirmiers.

Construisons ensemble, les soins infirmiers de la post pandémie.

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